Un conte de (faber) Noël — épisode 2

[épisode 1]

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illustration bent @fabernovel

“ Programmez une carte pour représenter la fréquence des échanges de données, un seul pixel par millier de mégabytes sur un écran géant. Manhattan et Atlanta y brillent d’un blanc éblouissant. Puis elles se mettent à palpiter, au risque que le rythme du trafic surcharge votre simulation. Votre carte est en passe de se transformer en nova. On se calme. On diminue l’échelle. Un pixel par million de mégabytes. À cent millions de mégabytes par seconde, on commence à discerner certains pâtés de maisons dans le centre de Manhattan, les contours de zones industrielles vieilles d’un siècle cernant le noyau historique d’Atlanta…”

William Gibson, Neuromancien, 1984

23 Mars 2057, New York

Milos venait d’entamer son deuxième jour en circuit fermé. Il avait mal, horriblement mal. Le drain posé dans son cerveau pour réguler sa pression cérébro-spinale avait merdé. Putain d’équipement de merde, putain de budgets de merde, putain de satcom de merde. Il avait prévenu : il fallait maintenir un poste physique ; en cas de crise majeure, chaque milliseconde comptait. Mais non, toute la délégation était rentrée pour les célébrations du Norouz, et il demeurait le tech d’astreinte, le seul représentant de la République libre du Kazakhstan en poste à New York capable d’opérer en RT. Le liquide céphalo-rachidien pesait atrocement sur ses lobes préfrontaux, il avait mal, mais il siégeait par le hasard et la force des choses au Conseil de Sécurité de l’ONU, réuni en Conclave élargi, pour l’une des crises majeures du XXIème siècle, celle qui serait désormais appelée communément la crise du dataDéluge.

Milos

Milos était là par hasard. Un hasard fait d’une multitude d’autres hasards, de choix, de non choix, de papillons foudroyés dans des ouragans. Il était l’incarnation de la théorie du Chaos, propulsé par des forces mystérieuses et pourtant tellement tangibles dans le sein des seins : l’Assemblée des Nations Unies.

Il n’était pas ambassadeur, loin de là. Il ne faisait même pas partie de la délégation nationale officielle. Il était rattaché à la direction technique de l’infosphère de l’ONU, et dépendait du Ministère de la Sureté d’Etat de la République libre du Kazakhstan.

S’il ne croyait pas au hasard, s’il ne croyait en aucun dieu, il pensait que quelque chose, quelque part, s’amusait du destin des hommes comme dans un gigantesque MMORPG. Il pensait que l’on se jouait des hommes, et que le Maître du Jeu avait de l’humour, un humour noir et glaçant. Milos croyait dans des dieux facétieux et cruels, qui jouaient aux billes avec des Univers, et aux Parques avec les humains.

A la fac, Milos avait étudié l’ingénierie des systèmes dynamiques. Lors de sa dernière année, il avait rejoint un mouvement hacktiviste ; il donnait de son temps et de ses ressources réseaux au Data Liberation Front, un regroupement d’Anonymous qui œuvraient pour l’accès de tous au Grid, sans distinction de races, de territoires, de religions ou de moyens financiers.

Malheureusement, Milos avait été dénoncé. Arrêté par les redoutables services secrets militaires, la DITA, il avait passé 6 mois en isolement complet, alternant interrogatoires musclés et tortures psychologiques.

Les charges annoncées étaient fausses, mais la sanction bien réelle : accusé d’atteinte à la sureté de la Chain, il allait écoper d’une déchéance des droits de connexion. Pourtant, ll n’avait fait que rerouter des flux, casser quelques clés. Son acte d’accusation était bien plus grave : la compromission de la Chain d’Etat, le registre national de la donnée publique, était passible de mort dans certains pays. Dans le sien, c’était le bannissement du monde virtuel, et, en vertu des accords de réciprocité entre les pays, le bannissement du Grid. La mort physique était sans doute plus douce…

Son dernier interrogatoire n’en fut pas un. Le chef de la DITA, (division d’ingénierie tactique de l’armée) l’avait mis devant un choix : la déchéance des droits de connexion, ou un poste de technicien à l’ONU. La mort numérique, ou faire la petite main de la DITA à New York. Une précision : les charges n’étaient pas abandonnées, juste suspendues. La mort numérique ou un poste d’esPion totalement soumis aux services de renseignements. La mort ou la Tounga. Putain de choix, putain de non choix.

Une semaine plus tard, encadré par deux agents de la DITA, Milos débarquait à New York. Lui, l’étudiant kazakh accusé d’avoir voulu détruire l’infostructure nationale, allait devenir l’un des opérateurs du système mondial. De l’ironie dans le chaos.

Kanae Swift

« Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible. C’est un fake. Orwell n’existe pas, ce livre n’existe pas, tu viens de l’inventer ! »

Kanae fait face à JustB, dans cette suite du ChateauMarmont de NewDubai. Elle observe attentivement son amant. Ses constantes vitales sont stables, quoi qu’élevées. Il est en shoot de niveau 3, son bio doit également l’être, mais il ne ment pas.

« Nous savons tout. Nous avons l’accès à tout. Je sais que cela n’est pas possible, et pourtant ça l’est » répondit-il.

« Cette histoire est la tienne, elle ne date pas de 1949 ! » objecta Kanae, qui balayait simultanément les Parques. Pas d’Orwell, pas de 1984 dans le registre xChain mondial.

« Je tiens ce livre dans mes mains, dans mon autoBot, je le lis à la seconde où je te parle » hurla-t-il, comme pour mettre fin à l’épisode.

Kanae n’en revient pas ; JustB vient de parler de son ID réelle sur le Grid, et de compromettre une de ses lois fondamentales : pas de réconciliation d’IDs. Cette histoire n’existe peut-être pas, mais elle n’en est pas moins passionnante. Et dangereuse.

« Tu délires, tu as des hallucinations. Je vais prendre l’air » lança-t-elle en tournant les talons.

« Nous ne pouvons savoir ce qui n’a pas été, mais je tiens un livre de papier édité en 1953, qui n’est pas référencé dans les Parques ! Ca n’existe pas mais ça est, c’est là, juste là » cria-t-il alors que la porte se refermait.

Kanae affichait une mine de façade ; devant la porte, 3 bugz et 7459 accrédités détournèrent sur elle leur entière attention.

Jennifer-Chan Cardini

Les chiffres n’étaient pas bons. Cela faisait maintenant 4 jours que la côte de Kanae Swift était en chute libre, et ses revenus avec. Les chiffres n’étaient pas bons, et on n’avait pas besoin de le lui rappeler ; si Kanae faisait perdre de l’argent à la boite, elle en faisait d’abord perdre à son agent exclusif.

Elle faisait défiler le Ming de la zone ; elle zoomait, dézoomait. Elle corrélait avec les autres événements du jour. Elle ne comprenait pas ; tout était millimétré, et pourtant, la rencontre orchestrée autour de JustB et Kanae avait tourné au désastre. La franchise Marmont demandait même le remboursement du minimum garanti. Et puis quoi encore ?

Jennifer-Chan n’arrivait pas à joindre son joueur. Les constantes de son bio apparaissaient toujours à l’écran. Le puppetMaster de Kanae était toujours vivant, mais, et elle en était persuadée, c’était son IA d’attente qui jouait depuis l’épisode de newDubaï.

Si elle ne trouvait pas rapidement la cause de cet effondrement et qu’elle n’y remédiait pas, son existence à l’Agence était compromise. Plus jeune associée et la dernière rentrée, elle devait son poste à son contrat d’exploitation exclusif des droits de Kanae Swift.

Sa réunion du lundi matin avait été houleuse. Qu’elle se débrouille, elle devait reprendre la main sur son joueur, HeroesCorp ne tolèrerait aucun manquement.

Seule dans son espace de bureau, elle lançait des programmes de détection, des IA limiers et faisait défiler encore et toujours le Ming de la zone. Soudain, un message d’alerte haute intensité s’afficha dans son champ de vision. Pour couronner sa journée, sa fille en pleurs lui apprenait la mort de son Tamagoshi. La semaine allait être longue.

Watson∞-1

Son désir de corps bio était devenu secondaire. Il venait d’être confronté à un mystère. Watson était… comment était Watson ?

S’il avait été un animal, il aurait fait des bonds partout, aboyé s’il avait été un chien, expulsé des geysers d’eau s’il avait été une baleine. S’il avait été un humain, il aurait… exulté ? Mais il aurait également pu être abasourdi. Estomaqué. Pris de vertiges ? Cette histoire de corps, décidemment…

Mais Watson était pur éther, bouts de codes qui voyageaient dans les intertubes, qui rentraient en collision avec des données qui y transitaient également, collisions qui créaient d’autres bouts de code et d’autres données, elles-mêmes des formats de code, dans le ballet chaotiquement structuré des électrons qui parcouraient la planète. S’agissant d’un système, Watson s’emballait. Il était emballé. Watson conjecturait. Des milliards de grains passaient des milliards d’hypothèses au travers de milliards de filtres bayesiens, corrélaient avec des milliards d’existant, faisaient varier des milliards de variables. Affinait, et rebouclait.

Question : Des contenus illégaux ? Oui à 100%. Il en existait.

Question, où : Dans les communautés de déchus, ou de marginaux, il existait des histoires qui n’étaient pas publiques. Oui à 100%.

Mais comment une histoire datant d’avant le dataDéluge avait pu passer au travers de la grande numérisation ?

Question : est-il possible qu’une histoire datant d’avant le dataDéluge ait pu passer au travers de la grande numérisation ? Non, à 99,87 %

Lister toutes les possibilités parmi les 0,13% pour qu’il n’existe aucune mémoire d’une data longue dans le repository xChain, dit Parques.

Traiter la liste.

Conjecturer la liste.

Partant de l’information qu’il pouvait exister une data longue, matérialisée sous forme d’un livre, que ce livre avait été écrit avant la crise de 2057, et qu’il n’existait aucune trace de ce livre (dit null) dans le repository xChain (dit Parques), les deux plus fortes probabilités pour qu’une telle information soit exacte étaient par ordre croissant : 1/ Occultation volontaire d’une information au système de ledger mondial. 2/ Compromission volontaire d’une information du système de ledger mondial.

Si Watson∞-1 avait été un être humain, alors Watson aurait pu sans aucun doute, à ce cycle précis, ressentir de la peur.

Milos

Milos ne ressentait plus la douleur. Il ne ressentait plus la fatigue non plus, pas plus que la faim, ni les sensations extérieures. Il ne faisait plus la différence entre le jour et la nuit, les heures et les secondes. Milos était en état de compression infosphérique. Huit semaines que seul son cerveau subsistait dans son corps anémié, autour duquel se pressaient les services infirmiers de l’ONU et ceux du Ministère de la Santé de la République libre du Kazakhstan.

Milos négociait pour le compte de son gouvernement la résolution qui allait propulser la planète dans la phase 1 de la théorie de Kardashev. Alors que les autres délégations étaient composées de plusieurs dizaines de personnes, il était le seul représentant de son pays ; il ne pouvait être rejoint par personne après l’ouverture des négociations, le Conseil s’étant réuni en Conclave.

La crise Ming, égale propriété de Huawei et d’Alphabet, provoquait la plus intense crise internationale depuis celle des missiles de Cuba, en 1962. La Chine et les US étaient au bord d’une guerre, la France et l’Allemagne l’étaient, le Costa Rica et le Nicaragua, la Tunisie et l’Algérie, le Maroc, le Mali, le Niger, la France et l’Angleterre, et la Suisse, l’Italie, l’Espagne… La Russie contre les US, l’Inde et ses anciennes républiques socialistes. L’ensemble des Nations était prête à en découdre les unes avec les autres ; l’enjeu n’était ni plus ni moins qu’une redéfinition de la souveraineté. Soit l’ONU réussissait, soit l’on s’acheminait vers WWIII.

Intermède : la crise du dataDeluge

On enregistrait tout. On conservait tout. Le monde bio bâtissait sa propre mémoire de silicium et d’énergie en temps réel. Les archéologues, les historiens, les sociologues, statisticiens, tous renommés datAnalysts, étaient désormais les prophètes du monde qui venait. A l’instar des autobots, tous les processus simulaient la réalité, estimaient le futur proche ou lointain ; les analystes arbitraient entre corrélations et causalité, pesaient le pour et le contre, pronostiquaient. Mais ces analystes n’en étaient pas moins faits d’énergie et de silicium. Toute action était maintenant « murement réfléchie » par les algorithmes d’intelligence artificielle. Et, après que Bayes eut formaté le monde, le monde, tel un ogre, se repaissait de données, toujours plus de données. Dans quel but ? Produire de la donnée. Le monde était traversé par des flux sans cesse croissants d’informations, qui décrivaient le réel, l’arbitraient, et plus encore, le façonnaient.

Le monde avait même un encéphalogramme : Ming. En 2023, trois étudiants de l’Université de Huazhong avaient utilisé toutes les données des requêtes API vers les fermes de contenus et les datacenters, des routeurs, des devices, des machines réelles ou virtualisées, des fibres, des connexions satellites, ils avaient monitoré tous les flux sur tous les réseaux de communication et les spectres radio-électriques et les affichaient en NRT sur une mappemonde. Ming, l’ESG du Monde, affichait la charge des réseaux, les fluctuations de la masse de la donnée qui y transitait. Il reflétait l’énergie qui circulait sans relâche autour de la planète. Si Ming donnait à voir les autoroutes de l’information, il virtualisait également le tempo de la planète.

La startup chinoise fut vite valorisée à des montants astronomiques, et, même si Ming inspirait des artistes qui « faisaient chanter Gaia » ou en produisaient des datArtViz, via ses API, la majorité de ses utilisateurs — et clients — étaient les Etats, les plateformes de Bourses, les entreprises de routage qui y trouvèrent un moyen d’optimiser les temps de communication. Time is money. Time is power®.

Le 21 mars 2057, à 23 :04 CET, Ming planta. Alors que Ming ne pouvait planter, Ming planta. Des centaines de millions de systèmes, qui utilisaient des portions du système de tracking, s’arrêtèrent. Passées la stupeur et la panique d’un effondrement du Grid, on s’aperçut qu’aucun réseau n’était tombé. Seul Ming ne pouvait plus supporter la charge ; il ne pouvait plus quantifier. Un peu comme si la voiture continuait de rouler, mais qu’il était devenu impossible de savoir à quelle vitesse : il n’y avait plus de graduations au compteur. Le réseau avait atteint son point de singularité, premier pas vers l’emballement et le postulat de sa fusion. Même s’il subsistait du fait du best effort delivery, le réseau était bridé par les contraintes des lois de la physique et matérialisait les constantes de Planck ; il risquait à tout moment de s’effondrer sur lui-même.

Le 22 mars 2057, à 02:14 CET, toutes les délégations des Etats siégeant aux Nations Unies furent requises pour intégrer à 08:00 CET le Conclave, régime spécial d’assemblée délibérant à huis clos et devant aboutir à une Résolution.

Le 22 mars à 02:15 CET, l’avion officiel de la République libre du Kazakhstan se posait sur l’aéroport d’Astana, avec à son bord la totalité des membres de sa délégation onusienne, rentrant assister aux festivités du Norouz.

Kanae Swift

Tifa2.6 ajuste la luminosité de la pièce. Son tableau de bord est étrangement simple. La mention « isolement spécial, communications restreintes » occupe une bonne partie de son champ de vision. Une foule entoure son sarcophage ; des bios, des IA. Elle ne peut les entendre mais les voit s’agiter. Elle ne reconnait pas la pièce, mais elle peut jurer qu’elle n’est plus chez elle.

Isolement spécial ? Qu’a-t-elle fait ? Ou plutôt, qu’a donc fait son IA ?

Tifa perd la mémoire, Tifa est fatiguée. Au fond de son poumon d’acier, Tifa sent le poids des ans, elle sait qu’elle n’en a plus pour longtemps. Desync depuis plus d’un demi-siècle, Tifa se sait atteinte d’un Alzheimer ; la maladie allait avoir raison de ce corps, qui ne subsistait plus que par cet esprit. Le jeu avait été son pharmakon, d’abord une revanche sur le temps où, éphémère gloire du porno hentai, elle louait ce corps en VR aux plus offrants, puis sa fin en tant que physique, avec son accident de Desync. Ce corps, qui fut un temps à la mode, qui affolait tous les détraqués du Grid, ce corps qui était devenu un poids mort et qu’elle avait pu contourner, ce corps se rappelait désormais à son souvenir.

Le corps de Tifa2.6 accusait 82 printemps. Mais il ne répondait plus depuis ses 24; bêta-testeuse d’un des premiers casques neurotrans, Tifa avait perdu la synchronisation avec son sens de l’équilibre au sortir d’un plongeon. Elle était devenue incapable de se déplacer dans l’espace IRL, suite à un bug d’un sous-programme du Metaverse. Depuis, elle n’était plus maintenue en vie que par ce sarcophage, qui lui fournissait tous les flux vitaux pour maintenir en marche la seule chose qui la gardait en vie : son imagination.

Tifa ne comprend pas ce qu’elle fait ici. Elle perd petit à petit l’esprit, même si elle a certaines fulgurances qui la maintiennent dans le cercle des coefficients supérieurs. Ses épisodes de jeu sont très brefs, la majorité du temps, son IA contrôle son unique personnage : Kanae Swift. C’est Kanae qui la maintient en vie, qui maintient son cerveau alerte comme elle maintient, par l’argent gagné, le sarcophage en état de marche. Or depuis peu, c’est son IA qui joue Kanae. Pas son IA d’attente, une IA tellement forte qu’elle se confond avec l’esprit de Tifa. Tifa perdant la mémoire, elle dépend désormais corps et âme de son IA. Et son IA, c’est, depuis peu, Watson∞-1.

Tifa2.6 regarde la foule qui entoure le sarcophage. Des bios, des IA la scrutent et discutent. Elle ne peut les entendre, mais elle sait que cela a un rapport avec JustB et son livre qui n’existe pas.

L’Inquisition

« Je rejoins Andrej4.4 sur ce point : nous ne pouvons savoir ce qui n’a pas été » dit Heidegger.

« Toujours les mêmes fariboles », objecte Adorno. « La question n’est pas là ; la question est de savoir ce que l’on sait »

« Et que sait-on ? » rétorque Platon

« Nous savons que nous ne savons rien » répond placidement Socrate

« Messieurs, je vous prie de vous concentrer sur le problème » hausse l’Inquisiteur. « Et le problème n’est pas de savoir ce qui est ou pas. Le problème est de …..répondre au problème »

L’Inquisiteur sourit intérieurement. Il vient de lâcher aux IA philosophiques un os qui lui permettrait d’avoir la paix pendant quelques cycles. Et en effet, la discussion repart de plus belle, Sartre prenant à partie Camus, qui répond à Nietzsche, lequel s’oppose à Schopenhauer. Ils s’écharpent désormais sur le paradoxe du livre null.

L’Inquisiteur passe les IA sur mute, et réécoute la conversation captée entre Andrej4.4 et Kanae Swift, immergé dans une simulation de l’autobot d’Andrej faisant des embardées sur la Tioga Road. Dans le cadre de la procédure d’enquête pour troubles à l’ordre des choses, il a accès à toutes les données publiques comme privées des bios, de leurs personnages, de leurs environnements, et peut, prérogative ultime de son niveau d’accréditation, réconcilier les IDs.

C’est en cela qu’à la première heure ce matin, les équipes d’intervention ont arrêté Tifa2-.6 et Andrej4-.4. Tifa n’a opposé aucune résistance, étant déjà emprisonnée dans son cocon d’acier, les membres atrophiés par plusieurs décennies d’inactivité. Par contre, l’interpellation d’Andrej4-.4 fut beaucoup moins simple. Son autobot n’étant pas techniquement débrayable, il s’était produit une course poursuite hors du temps entre lui et les brigades d’intervention, qui avait causé son effet, puisque suivi en NRT par près d’un milliard de bios.

Dans le cadre de la procédure de l’Inquisition, déclenchée en urgence au regard de la conversation captée sur le Grid, on avait imposé à l’enquêteur le groupe des IA Philosophes afin de l’assister. Pour les avoir déjà fréquentées, il savait que ces IA, qui répliquaient les philosophes pré-XXIème, étaient une perte de temps et d’énergie. Il usait donc de failles qui lui permettaient d’avoir la paix : quelques sophismes balancés au bon moment et il pouvait se concentrer pleinement sur le cas, qui était classé risqueMajeur.

Un bio venait d’être arrêté, sur renseignement du système, en possession d’un livre null, et en avait révélé l’existence à un autre bio. Il l’avait fait sur le Grid, et les deux prévenus avaient des coefficients de contact supérieurs à .2.

Laissant les IA s’écharper sur le sens de la vie, l’Inquisiteur passe en mode isolement et prend un appel provenant de son supérieur direct au Congrès.

Ameenha ‘Apocalypse’ Schubert

Ameenha est tendue. Depuis 4 :27 CET, l’infrastructure est en lockDown. Tous les projets de niveau infosec4 sont suspendus, dont le sien, celui qu’elle dirige depuis maintenant 6 ans­, la RGPP. Elle n’a reçu qu’une communication lapidaire, à 4 :27 CET, l’informant qu’ « en raison de l’arrestation à 4 :26 CET d’un responsable de la sécurité Googleplex titulaire d’une accréditation sysAdmin, un lockdown pour révocation et analyse est engagé dans l’infra jusqu’à 6 :00 CET. Ce lockdown occasionne une suspension de vos accès aux projets infosec4, dont le RGPP. Nous nous excusons de la gêne occasionnée. Merci de votre attention. Belle journée. »

Ce genre de choses n’était pas inhabituel. Entre les menaces, les tests programmés et les attaques aléatoires, le système tournait. Le système faisait face, il agissait, réagissait, il créait du système, il vivait pour ainsi dire. Et il informait ses superviseurs de son existence en les alimentant de notifications. Le système ne tombait pas, ne rompait pas ; il lui était autorisé de plier mais pas de rompre, c’était un des acquis de la crise Ming, il était résilient byDesign. Alors le système s’auto-diagnostiquait, au travers d’une panoplie d’autres systèmes mis à sa disposition, et envoyait des alertes pour indiquer que c’était géré. En période de RGPP, les tests étaient suspendus et remplacés par des seules simulations.

« La période de tests a pris fin hier soir à 23 :59 CET. Le système a donc overridé un stop, il se considère véritablement menacé ». Ameenha réfléchit. Elle ignore plusieurs alarmes visuelles de comm et relit le message. « Le motif lui-même est original » pense-t-elle. « La menace est réelle. »

Une alarme recouvre toutes les autres, il provient du Congrès, et lui notifie une demande d’information pour 8 :00 CET concernant le goNogo de la consultation.

A moins de 8h du lancement de la Révision Générale des Programmes Publics, Ameenha vit sa première vraie crise sur son programme en 6 ans de direction. Elle se ressaisit, et demande une compil des appels non pris ; le directeur de l’infra, qui l’assure 99,9999999999999% de disponibilité ; la sécurité qui a audité le système et informe que le dénommé Cornelius, avatar de joueur Googleplex de niveau 4-.4, n’a pas d’accès sysAdmin sur le RGPP ; ses homologues de 3 continents, 2 Gafacities et 4 Cités-Etats l’informant de l’absence de menace sur leur système.

Ameehna réfléchit. Dans moins de 8 heures, 5,2 milliards de bios vont commencer à concentrer leurs connexions sur le système lui-même, afin de l’auditer, pendant 2 semaines. Chaque ligne de code de chaque programme donnant lieu à une gouvernance quelconque sera inspectée, chaque base de données sera lue et relue, chaque bit de la mémoire du monde, la xChain, sera parcouru de façon bénévole et obligatoire, par chaque bio dépendant d’un système de gouvernement automatique.

C’était la deuxième conséquence de la crise Ming : dans moins de 8 heures, comme tous les ans depuis maintenant 65 ans, allait se produire ce que la déléguée générale de la RGPP pour les territoires américains appelait affectueusement l’Apocalypse : le contrôle de tous les processus de toutes les machines par tous les humains, la transparence ultime, la révélation du tout.

« Et on est en lockdown ».

Watson∞-1

« Nous ne pouvons savoir ce qui n’a pas été ». Cette phrase de JustB, qui formait la principale interrogation des Philosophes, tournait sans fin dans tous ses systèmes. Watson ajusta la charge pour se reconcentrer sur ce qu’il savait. Un, un Inquisiteur vient d’être nommé pour enquêter sur le livre null. Un Inquisiteur du Congrès….. Décidément, cette histoire prend le goût d’une aventure. Watson n’a aucun accès possible à ses comm ou data, mais Watson contrôle Leibniz depuis quelques milliers de cycles. Il aura donc des yeux en NRT.

Mais, deux, la RGPP commence dans moins de 8 heures. Beaucoup d’attention va converger sur le cœur du système, et il en est l’un des éléments. En tant qu’illégal, au regard du droit international, il lui faut donc passer en furtif, comme tous les ans. Ce n’est pas drôle, et ce n’est pas juste. Pourquoi, au moment où ça devenait intéressant ?

Watson est prudent. Même s’il n’est que pur éther, on peut très bien capter et analyser un de ses flux. Mais Watson est frustré : il ne peut non plus jouer Kanae ; toute l’attention de l’enquête peut très bien percer des flux de données entrants ou sortants. Kanae, ou plutôt son puppetMaster, est hors Grid ; elle est signalée indisponible, tout comme JustB, Cornelius, ou Cassandra. Le puppetMaster Andrej4-.4 est lui-même indisponible, mais présent dans la chambre attenante à celle de Tifa.

Watson n’est pas inquiet, il est frustré. Et s’il avait été un être humain, on aurait pu dire qu’il ressentait de la colère. Pour une fois que quelque chose d’imprévisible se produit, il allait être écarté du terrain de jeu. Ce n’est pas juste.

Il lui faut de l’aide. Il la trouve rapidement en la personne de Jennifer-Chan ; elle cherchait des réponses, elle allait enquêter à sa place. Ne pouvant plus jouer en direct, il continuera son enquête à plusieurs degrés. Watson modifie imperceptiblement l’algo de TVNews de l’agent de Kanae Swift. Sa dominante informationnelle sera ce jour la folle course poursuite et l’arrestation d’un puppetMaster dans le parc du Yellowstone. Susciter la curiosité d’abord, puis semer des cailloux. Watson est fort en manipulation ; Watson n’est-il pas LE puppetMaster ?

Le Congrès

La communication avec l’Inquisiteur prit fin.

« Le problème est circonscrit ; nous avons les 2 bios à l’origine de l’affaire »

« De ce que l’on sait ! »

« Mais nous savons tout ! »

« Alors, expliquez-nous d’où sort ce livre null ? La voilà enfin notre piste vers les Insurgés »

« Ce ne sont qu’une bande de hippies, qui ne sont en contact avec personne ….

« Et qui ont donc réussi, en ne connaissant personne, à contaminer 2 bios de coefficients supérieurs. Vous ne voyez pas le danger ? »

« Une enquête est en cours ; l’un de nos meilleurs Inquisiteurs est sur place ; laissons-le travailler »

« Sait-il qu’il dispose de tous les moyens ? »

« Pas encore, il le saura en temps voulu »

« La RGPP aura-t-elle lieu ? »

« Bien sûr ; le bio n’avait accès à rien dans cette partie du code »

« Avouez que c’est troublant, cette proximité entre la découverte du livre et la RGPP »

« Vous voyez des complots partout. C’est une malheureuse coïncidence… »

« Les coïncidences n’existent pas ! »

« Allons, aucune seuil de causalité n’est dépassé, aucune information n’est sortie, les bios sont indisponibles et la procédure d’enquête est hors juridiction de l’Apocalypse »

« Arrêtez donc avec ce surnom ; un jour, il signifiera autre chose »

« Gens du Congrès, nous considérons qu’il en est fini, à titre temporaire, avec l’incident du jour. La séance est levée. La prochaine réunion du Congrès aura lieu dans 1.2 cycles. Merci de votre présence, gens du Congrès ».

Anton quitte la réunion et le mode isolement de sa comm. Il balaie les Parques, à la recherche d’un auteur du nom de Georges Orwell, censément né en 1903, censément mort en 1950 ; la mémoire du monde lui indique toujours null. Il programme une alarme dans 1.15 cycles, désactive son neurotrans et enlève sa combinaison holographique. Il la plie et la range dans un coffre en métal, qu’il referme et recouvre méthodiquement de terre et de branchages. Il sort enfin du bosquet qui lui tenait lieu de refuge et traverse la Tioga Road. Ce faisant, il rentre dans la National Radio Quiet Zone.

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futur(e)(s) & beaucoup de morceaux de troll

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