Un conte de (faber)Noël

« La Machine rodait, inlassable. Le vent inclinait les antennes, le soleil jaunissait les feuilles des arbres, mangeait la peinture des volets, le temps ridait les hommes et endormait la Ville, mais la Machine rodait, éternelle. Elle parcourait, jour après jour, nuit après nuit, les rues larges et sèches, elle interrogeait les rares passants : “ Qui êtes-vous ? Votre nom ? Votre adresse ? Que faites-vous ici ? A cette heure ? “ Elle saluait les habitants. Elle s’introduisait dans les maisons, silencieuse, indécelable, et fouillait. Elle gardait et protégeait la Ville. »

Gérard Klein, Les Villes, 1956

Cassandra

Au soleil couchant, la vue était magnifique. En immersif ou pas, suivre le vol de victoire du dragon réjouissait la plupart des spectateurs. Alternant les piqués, cabrant d’un rapide coup d’ailes puis tournoyant sur elle-même, Cassandra était connue dans tout le Warcraft, voire au-delà. Ce vol, ou plutôt cette danse, était l’une des marques de fabrique de ce dragon issu du Vol Crépusculaire, qu’elle exécutait après chaque bataille où elle venait de s’engager. Sa férocité n’avait d’égal que sa bravoure, et sa renommée corrélait activement ses points d’XP. Ce rituel lui occasionnait à chaque fois un pic de RTHF (real time human followers), qui venaient admirer sa majesté et sa puissance. Elle était une légende, au terme du règlement de la ligue du Warcraft, qui comptait 1,4 milliards de comptes biologiques.

Alors qu’elle sortait de la zone de Charlottesville, une alarme silencieuse l’informa qu’elle se rapprochait de la “United States National Radio Quiet Zone”, et que sa perception risquait d’être dégradée. Une dégradation du réel. Elle avait déjà vu ce genre de situation mais ne l’avait jamais ressentie. Un frisson lui parcourut l’échine, alors qu’une autre alarme visuelle lui indiquait une accélération de sa pression artérielle; en valeur, aucune norme n’était dépassée. Ignorant les alarmes, le dragon, luisant de reflets pourpres, s’engouffra dans un ascendant qui remontait plein Sud. A cet exact moment, son ascension fut ressentie par 373.376 nouveaux RTHF.

Cornelius

Le véhicule s’immobilisa à hauteur d’un deuxième; enfin, en vitesse relative. Les deux autobot roulaient à exactement la même allure sur cette deux voies, où aucun véhicule venant en sens inverse n’était signalé avant 13 minutes.

Le panneau droit de l’autobot de Cornelius — une “auto” de collection du début du XXIème — s’effaça sur le côté, tandis que le auvent automatique se déployait, formant une sorte de passerelle vers l’autobot de l’autre Routerz. Cette partie de la Tioga Road était totalement couverte par la végétation, mais on n’était jamais assez prudent. Dans l’autre véhicule, un panneau coulissa, laissant apparaitre une main gantée prolongée d’un contenu illégal enveloppé de papier kraft. Cornelius s’en saisit et les panneaux des deux véhicules se refermèrent prestement.

L’autobot de Cornelius accéléra sensiblement, et dépassa le premier. La connexion avait duré au total 12,23 secondes. Il n’avait pas aperçu le passager (y en avait-il seulement un, au bout de cette main ?), et l’autre véhicule, contrairement au sien, était totalement anonyme, d’un point de vue personnalité bien sûr. Il venait, pour la 5.736ème fois depuis son entrée chez Googleplex, de commettre un crime, mais aucune alarme n’avait retenti. Un sentiment de jouissance l’envahit. Il venait de passer un niveau, mais ce n’était pas ça qui le rendait heureux. Il venait d’augmenter la fréquence d’utilisation d’un outil pour commettre un crime, mais l’écart statistique n’était pas devenu assez significatif pour interdire cet usage. Un crime parfait, c’est ainsi que le département statistique de Googleplex appelait le deal qui venait de se produire.

Cornelius était simulateur de crimes virtuels. Un peu comme les hackers reconvertis au FBI du XXème, Cornelius travaillait dans des simulations IRL pour faire progresser la loi. Googleplex l’employait au département Sécurité, où il jouait des rôles en réalité simulée.

Depuis les 7 cycles où il y travaillait, il était mort 2.438 fois, avait perdu 276 fois un membre, 27 fois un œil, 11 fois la tête. Il pouvait jouer indistinctement les « cowboys » ou les « indiens », le but étant de gagner à la fin. Enfin, de vaincre le boss de niveau courant.

Pour la 1.472ème fois depuis son engagement, Cornelius venait de commettre un crime sans que le système ne le considère automatiquement comme tel. Il venait de passer un niveau. Mais ce n’est pas ça qui le rendait heureux. Il venait de trouver une brèche dans la sécurité de Googleplex, et cette fois-ci, il ne comptait pas la documenter.

Googleplex s’étendait maintenant sur dix des Etats-Unis d’Amérique. La firme avait commencé en rachetant les terrains de la NASA, lorsqu’elle fut démantelée, au nez et à la barbe d’Apple. Alors que cette dernière avait acquis la quasi-totalité de la Californie, et qu’elle se débattait avec un Etat ruineux, menacé jour après jour par la montée des eaux, Google avait intelligemment avancé ses pions, marchant vers l’Est, rachetant des villes, ruinées pour la plupart après le 3ème choc pétrolier et la titrisation des gaz de schiste. Fournisseur de services, comme les transports publics, le THD, ou la gestion de l’énergie, le géant de Moutain View avait tout naturellement étendu son offre à l’administration, à l’enseignement, puis à la sécurité. De larges communautés se pressaient depuis pour intégrer cet Etat dans l’Etat, qui était lié par une convention d’exploitation de la citoyenneté aux Etats-Unis d’Amérique.

D’aucuns disaient que la firme rejouait l’histoire des pionniers du Transcontinental. C’était un fait, Google avait petit à petit racheté toutes les villes qui suivaient le tracé de son réseau fibre, depuis le Nevada jusqu’à la côte Est. Les historiques, Provo, Salt Lake City (Utah), Austin (Texas), Nashville, Charlotte. Puis Aspen et Boulder (Colorado), Wichita… Les détracteurs de Googleplex parlaient de la privatisation de la démocratie américaine, voyant son aboutissement à Washington, naturellement placé dans la GoogleBelt. Le Plex répondait invariablement innovation et qualité de vie, et n’omettait jamais de signaler qu’il était également présent en Asie (avec le rachat de Macau), en Afrique, et au Moyen Orient. Une de ses dernières acquisitions était les communautés de Charlottesville et d’Harrisonburg, ce qui lui donnait l’entier accès à la United States National Radio Quiet Zone.

On parlait beaucoup du Plex, mais ils n’étaient pas les seuls. Les GAFAcities, comme on les avait appelées à l’époque, étaient un phénomène croissant à mesure de la désintermédiation, du basculement dans une économie de services et de la décroissance matérielle. L’étude Gafanomics d’une ancienne société de conseil en innovation début du XXIème avait pointé l’étendue gigantesque de capacités de ces entreprises mondiales. On ne parlait plus à leur sujet d’entreprises multinationales, mais de supra-nationales. Amazon détenait 45 villes et communautés dans le monde, majoritairement aux USA en et Europe. Apple détenait la Californie, et une vingtaine d’espaces privatifs dans le monde. La stratégie “luxe” initiée à la mort de Steve Jobs (racheter les capitales à haut pouvoir d’achat comme New York, Dubaï, Shanghai, Paris ou Londres), s’était heurtée aux montants colossaux des patrimoines de ces villes, hors de portée même pour Apple. Mi possédait le plus grand réseau de villes, une centaine, la plupart en Asie. Quant à la PanEurop, elle rivalisait avec les fonds souverains du Golfe dans le contrôle de cités en Europe continentale.

Andrej4-.4 était citoyen Googleplex. Il était un citoyen de statut 4, et avait coefficient de contact NRT de niveau .4. Le premier chiffre correspondait au nombre d’avatars qu’il jouait, incluant sa personne physique. Il était Cassandra, dragon de type légende dans The Warcraft. Il était JustB, un Célèbre, comptant 200 millions de followers. Il était Cornelius. Il était depuis peu renéMagritte[et il ne l’était pas], une nouvelle création, pas encore créditée à son statut. Nouvelle, et la plus intrigante à jouer aussi.

Tous les citoyens Googleplex n’étaient pas des joueurs, encore moins des créateurs. Il était l’un d’eux, un puppetMaster.

Andrej4-.4 était son ID courte pour Googleplex. Mais il était bien plus que cela. En fait, il était adressable. Chacun gérait ses avatars tels qu’il l’entendait, mais des assistants intermédiaient les phases de jeu dites « calmes », et les followers s’appropriaient les histoires. L’adresse était bien évidemment définie ex ante, mais aussi ex post. On était adressable par la majorité, dynamiquement, comme dans ce truc de sémanticiens du XXème qui s’appelait UrbanDictionary. Au même instant, pour des milliers d’interactions différentes, on pouvait être un nombre, une formule mathématique, une image, un ressenti, un avatar. Andrej4-.4 était tout à la fois une adresse IP, des coordonnées GPS, une fréquence cardiaque, l’activité électrique de son cerveau, son génome. Il était la représentation de lui-même pour lui-même, mais aussi pour chacun de ses interlocuteurs, hommes ou machines.

Cette schizophrénie faisait partie intégrante de la citoyenneté Googleplex. L’incroyable essor d’Internet au XXème siècle avait porté l’économie qu’on appelait capitaliste à l’époque à son paroxysme; la crise de croissance qui avait frappé tous les pays du Monde, résultant de la prise en compte d’un monde fini de matières premières, mortel, avait fait apparaître en creux la seule valeur encore monétisable: l’information. Après la crise du dataDeluge de 2057, et malgré toutes les simulations informatiques du monde, on s’était aperçu que l’ultime valeur était l’imagination humaine, surtout après le vote anti IAbio de la fin du XXIème.

En effet, après la guerre des machines, qui n’avait pas été une guerre contre les robots mais bien d’humains contrôlant des robots contre d’autres humains contrôlant d’autres robots, les Nations avaient pris peur de la conscientisation de la Machine. L’opinion publique s’était alors émue de la réponse de Watson, qui avait été enrichi de cellules souches, à la question “Quel est ton projet?”. La réponse, “M’élever” avait provoqué la rare unité de tous les responsables religieux et politiques dans une résolution de l’ONU qui interdisait depuis la constitution d’IA biologiques.

Les communautés créatives étaient de fait devenues la ressource rare qui sublimait l’IA ; elles étaient les producteurs de l’économie de l’attention. Elles créaient le réel pour leur employeur, et le créaient multiple. En augmentant artificiellement le nombre de personnalités, les GAFA augmentaient mathématiquement les ARPU des followers. Et Andrej4-.4 était l’un des meilleurs puppetMasters de son statut.

Le 2ème chiffre de l’ID courte d’Andrej4-.4, le coefficient NRT .4, signifiait un très bon niveau de jeu. Cela indiquait qu’il pouvait toucher quasi-simultanément jusqu’à 40% des biologiques de la planète. Pour cela, il travaillait dur ; il jouait pratiquement tous les jours. En règle générale, il commençait avec JustB, et terminait avec lui. Au milieu, il était Cornelius. Cassandra lui demandait moins de présence, mais plus d’implication. On ne défait pas des ennemis par milliers comme on mène une enquête policière. Et ce n’était pas les mêmes shoots non plus.

Ce coefficient faisait d’Andrej4-.4 un citoyen parmi les nantis. Il avait de l’imagination, et il était bien payé pour cela. Dans un autre siècle, il aurait pu être showrunner chez Netflix. Il donnait à voir des existences extraordinaires aux 1–0. Les 1–0 étaient le diminutif des sans grades : ceux qui vivaient par procuration. Les fameux 80% de Pareto.

Ils étaient très peu à Googleplex, qui les accueillait forcément lors de fusion-acquisition de nouvelles communautés, mais ne faisaient partie d’aucun contingent d’immigrants. Il fallait être au minimum un 3-.06 pour postuler au Plex. Dans l’absolu, les 1–0 n’existaient pas. Même un nouveau-né touchait sa mère. Mais, dans l’absolu, les 1–0 étaient la norme; ils formaient la majorité des habitants de la planète, et la principale ressource financière des Gafacities.

Cassandra

Elle ne s’attendait à rien, mais pas à ça. La dégradation la déboussola quelques secondes, et elle reprit conscience alors qu’elle n’était qu’à quelques centaines de pieds de la végétation. Elle se stabilisa. Se retournant, elle ressentit cette sensation de flou en regardant vers la frontière de la zone blanche.

La dégradation est quelque chose de relativement étrange, pour ceux qui l’ont expérimentée. C’est revenir dans la simulation pure sans palier de décompression, un peu comme on passe du pur URL à l’IRL sans contre-shoot. De fait, depuis GoogleMaps, on avait fait des progrès dans la virtualisation du monde. Après Oculus et MagicLeap, les développements avaient été fulgurants. Le Metaverse, sous l’égide du W3C, avait achevé en la standardisant la plus grande révolution depuis l’invention du web lui-même. Connectant tous les devices de type sensor, le Grid du Metaverse permettait un rendu simulé de la réalité qu’on ne pouvait prendre en défaut : la simulation était devenu la réalité. Et ce qui avait obsédé les hommes pendant des siècles avait pris vie : le voyage dans le temps et l’espace, à la vitesse de la lumière, était rendu possible. Ce n’était pas le corps qui était dématérialisé, comme dans ces vieux épisodes de StarTrek. C’est l’environnement qui venait à vous. Et « BeamMeUp (Scotty) » était entré dans le langage courant pour évoquer la connexion au Metaverse.

Cassandra était maintenant dans la Radio Quiet Zone, un des rares territoires sur la planète où l’émission d’ondes était interdite. Les informations qu’elle recevait du Grid étaient à 90% le produit d’une simulation informatique. Ici, pas de SmartZ qui permettaient d’enrichir l’image, de communiquer la pression barométrique, l’ensoleillement ou le sens du vent. Il y avait bien quelques sensors, comme cette station hygrométrique d’un autre âge, mais elle n’était reliée au monde extérieur que par un câble de 12 miles. Ici, pas de drônes, pas de wifi, pas de caméras de surveillance. Les seules images NRT provenaient des keyHoles qui orbitaient au-dessus de la zone. Et c’était tout.

La Radio Quiet Zone attirait toutes sortes de marginaux; les radiosensibles bien sûr, mais aussi les paranoïaques et complotistes de tout poil, des exilés, quelques reclus volontaires, et sans doute quelques repris de justice en cavale. Mais l’ambiance était bon enfant, les communautés ressemblaient aux pionniers du BurningMan. Ici, pas de Grid, pas de connexion, donc pas d’identité, pas d’avatars, pas de coins. Une société des communs, utopique et figée dans un temps ancien. Le temps de l’anonymat.

Andrej4-.4 avait abandonné son droit à l’anonymat en signant chez Googleplex. Mais s’il leur laissait l’entière exploitation de ses personnalités, il n’avait pas renoncé à son droit à l’anonymité. Cela n’était de toute façon pas possible. La convention d’exploitation de la citoyenneté qui liait le géant des services aux Etats-Unis d’Amérique l’interdisait formellement : la réconciliation était prohibée. Cela signifiait qu’il n’était pas possible — et Googleplex l’assurait byDesign clamait-il — de réconcilier les profils des avatars entre eux. Pour le reste, la vie des biologiques comme des avatars était transparente. Les seuls espaces d’intimité — prévus par la loi — étaient la chambre à coucher, et les WC. Ils étaient néanmoins dérogatoires, à titre privé.

Si l’on était perpétuellement dans la lumière, il était toujours possible d’être invisible. Cela passait par la structuration de codes communautaires; on inventait des mots, on en changeait le sens. Des sociétés secrètes existaient au grand jour. Il fallait de solides références pour y participer. Andrej4-.4 avait rejoint Aenigma depuis peu, sous l’avatar jeSuisRenéMagritte[et je ne le suis pas]. Une communauté de biologiques qui conversaient en usant des aphorismes, citations, références culturelles ou philosophiques. C’est par eux, en échangeant des aphorismes qu’il avait un accès au livre. Ce qui était au départ pour lui un jeu d’esprit s’était transformé en une conspiration. Peut-être le prenait-on pour quelqu’un d’autre; il n’empêche, il pouvait avoir un accès physique à un livre null : un livre qui n’existe pas; un livre renfermant une histoire jamais écrite, jouée, adaptée, encore moins imaginée.

JustB

Une alarme silencieuse augmenta d’intensité. Il était 4h GMT. A côté de lui, dans le lit de la suite GrandOpening du CasinoRoyal de NeoTokyo, Naomi, Célèbre de coefficient 5, dormait comme une souche, son petit cul dépassant des draps de soie. A terre, des habits de marque jetés çà et là, enlevés à la va-vite en rentrant de la Party Epix annuelle. Une grosse teuf, comme Epix savait les organiser…

Pourtant, ils n’avaient pas fait l’amour. Elle était tombée défoncée, mais personne n’était au courant; son indicateur de défonce n’était pas inclus dans ses droits de commercialisation. De toute façon, byDesign, la chambre à coucher était l’intimité, tout comme les toilettes. Et la mort. Googleplex avait garanti la seule application de la clause de droit à l’oubli à “l’épisode de la mort”. Ces données pouvaient être consultées par les services officiels d’enquêtes, mais elles étaient inaccessibles aux tiers et non appropriables. La pseudo-mémoire de la mort s’éteignait avec la personnalité du défunt, qu’il fut un biologique ou un avatar. « La mort et les chiottes », pensa JustB en se regardant dans le miroir holographique, « bref, la merde ». Son taux de défonce absolu était largement dépassé, mais il conservait l’essentiel de ses droits.

Son réveil avait triggeré des millions de followers. Il les entendait, devant la porte. Ils s’échangeaient de plus belle les snapchat de la soirée, quand Naomi et lui avaient quitté la soirée Epix pour se rendre à CasinoRoyal. Leur échange de salive avait été visionné 8.456.342 fois en 4h. Puis la porte de leur chambre s’était refermée, laissant sur le carreau des millions de curieux, et ils s’étaient écroulés sur le lit.

JustB rajusta sa mèche, et sortit la bite à l’air de la chambre. 3 minidrones “bugz” officiels le filmèrent dans le plus simple appareil, tout comme les 14 caméras de surveillance de la suite. 42 mille personnes campaient au bas du HighTowerBuilding qui abritait l’Hotel. 42.483 RTHF qui monitoraient les abords avec leurs Smartz. Au même moment, 23.345.456 biologiques virent JustB dans l’embrasure de la porte, arborant un superbe slip calvinKlein. Et distinguèrent au fond de la pièce, sur un lit blanc immaculé, le cul de Naomi.

L’image fut vue dans la minute de sa diffusion par plus de 430 millions de paires d’yeux. Nul doute qu’elle atteindrait le milliard avant la fin de l’année. Son interface pro afficha une estimation de ses revenus: à 70% du brut, il venait de gagner 2 millions de coins. En fonction du cadrage et du hashtag, il serait néanmoins obligé de négocier une quote-part à cette parfaite descente de reins. La porte se ferma. Justin choisit un des RTHF. Il allait lui raconter en exclusivité sa folle nuit avec Naomi.

Andrej4-.4

L’autobot d’Andrej4-.4 s’immobilisa à hauteur d’un deuxième; enfin, en vitesse relative. Les deux autobot roulaient à exactement la même allure sur cette deux voies, où aucun véhicule venant en sens inverse n’était signalé avant 53 minutes. Dans cette partie du Yosemite, les véhicules étaient rares.

Le panneau droit de l’autobot d’Andrej4-.4 — une authentique replica Loewy de 2028 — s’effaça sur le côté, tandis que le auvent automatique se déployait, formant une sorte de passerelle vers l’autre autobot, lequel était le modèle général Combi du Googleplex. Alors qu’il allait récupérer son bento quotidien, l’automate ajouta à la commande un paquet de papier kraft. Il s’en saisit et les panneaux des deux véhicules se refermèrent prestement.

L’emballage de papier kraft ressemblait à un paquet cadeau. De dimensions 10x18, l’objet était lourd, mais souple. Sur le paquet avait été écrit, de façon manuscrite « Bonne Route » (NDT : en français dans le texte).

Son excitation était à son comble, à tel point que plusieurs alarmes silencieuses s’inscrivirent dans son champ de vision. Mais son indicateur de défonce prenait le pas sur tous les autres. Pour tous les sensors, il était juste en pleine montée. Et la simulation avait confirmé l’innocuité de l’échange. Les Routerz, l’incertitude en mode de fonctionnement, c’est cela qui prenait GooglePlex en défaut.

Andrej4-.4 enclencha une playlist, et valida son nouveau point de passage ; la United States National Radio Quiet Zone.

Intermède : les Routerz

En 2030, l’autobot est devenu la norme. Ce fut d’abord la Chine qui adopta la Volkswagen de Googleplex, passant d’une nation de vélo à celle de la navette électrique sans chauffeur partagée.

Un trafic fluide, s’écartant méthodiquement aux déboitements et cédez-le-passage, un déplacement homogène de voitures toutes identiques, des ballets de véhicules sur la chaussée devenue plus sûre que sa salle-à-manger. L’optimisation des trajets couplés aux modèles mathématiques de rendu avait permis de faire des tableaux vivants, comme des pixels sur une matrice. Ce furent d’ailleurs les vœux de Googleplex en 2024, une superbe chorégraphie de voitures sur une autoroute californienne qui formèrent des images, puis un feu d’artifice, puis « Happy New Year », sans que les passagers des GoogleCar ne voient leur trajet modifié.

De la voiture plaisir, on était arrivé à la voiture utile. Le déplacement avait pris le pas sur l’évasion, et cela manquait quelque peu. D’autant que les GoogleCar, renommées selon le terme générique d’autobot, ne fonctionnaient que sur le mode du « trajet » ; on ne conduisait plus, pas plus qu’on ne conduisait sans but. Ce qui avait donné une idée à une startup californienne, enRoute. Elle avait lancé un service de conduite sans destination. En fait, la destination était recalculée en temps réel, selon des points de passage notables, en incluant un générateur d’aléatoire.

Bientôt, elle fut l’une des apps les plus chargées par les biologiques, et fut naturellement rachetée par Googleplex.

Avec le développement du Metaverse et du Grid, les professions créatrices devinrent les principales utilisatrices de l’app. Les Routerz, comme on les appelait, étaient sans cesse en déplacement dans des autobot de plus en plus confortables. L’esprit voyageait à la vitesse de la lumière dans le Metaverse, le corps circulait sans but sur les territoires des Gafacities.

Les Routerz avaient tout du Kerouac des temps modernes ; jusqu’à la défonce. En effet, la légalisation des drogues, d’abord douces puis dures, combinée au sensors en tout genre et à l’irresponsabilité induite par les assistants de vie IRL (comme l’autobot) avait créé des légions de camés, ou Tox. La loi encadrait la prise de drogues, dont le seul usage était corrélé aux droits du Tox ; ses droits diminuaient en fonction du taux de défonce. De fait, la défonce était quasi obligatoire dans le Googleplex. On se shootait pour entrer dans le Metaverse, on se contre-shootait pour amortir la sortie. Et bien évidemment, on se shootait à l’intérieur.

Andrej4-.4

Cela prit une semaine à Andrej4-.4 pour relier le Yosemite à la zone blanche. Son autobot de collection avait une restriction de vitesse, ce qui ne le gênait pas en temps normal, mais l’excitation le gagnait et il avait juste peur de se faire démasquer. Après tout, il convoyait un livre illégal — dont il ignorait d’ailleurs le contenu — et pouvait à tout moment se faire arrêter. Mais il était en règle, il disposait de son laisser-passer qui lui autorisait le voyage vers toutes les destinations détenues par le Googleplex. Il avait croisé quelques patrouilles de drones, d’autres biologiques, et rien n’avait transparu. Pas plus que dans ses parties, où chacun de ses avatars était peu impliqué. C’est qu’il avait chargé la barque question shoot IRL, et ses plongées dans le Metaverse lui occasionnaient quelques gènes.

A mesure qu’il se rapprochait de la zone sans ondes, Andrej4-.4 se remémorait tout ce qu’il lui avait fallu comme imagination pour atteindre son but ; utiliser Cassandra pour monitorer un lieu privatif byDesign, au-delà de sa seule chambre ; Cornelius, pour le scénario de la remise du livre. Et lui-même, qui pouvait disposer d’un autobot de collection, qui était parfaitement — et légalement — anonyme sur le Grid.

Ce replica lui avait couté très cher ; 200 millions de coins. Plus l’obligation d’être membre de l’Amicale des Voitures. Il l’était. Il devait assister à au moins une réunion du CA, sans se faire représenter par aucun bot. Il le faisait. Il devait fournir un certificat annuel de roulage et une assurance hors cadre (et hors de prix). Mais il pouvait rouler sans assistance, et ça, ça n’avait pas de prix.

Une alarme silencieuse lui indiqua qu’il était à moins de 3 miles de la zone blanche. Andrej4-.4 prit l’emballage kraft, et le glissa sous la banquette. Puis il décapota entièrement son autobot, et réduisit progressivement l’intensité de son interface. Il lui fallait se préparer à une dégradation IRL.

Kanae

Kanae Swift, la petite fiancée de l’Amérique, se leva tôt ce matin-là. Elle fêtait son anniversaire à partir de 23h GMT au ChateauMarmont de NewDubai, qui rouvrait après 1/2 cycle de travaux. Elle avait eu accès aux updates, et l’endroit était vraiment magnifique. Mais auparavant, elle devait se rendre chez 20 de ses followers et leur apporter un cadeau personnalisé. Chaque année, elle récompensait les plus méritants, qui verraient par là-même leur popularité augmenter. Un deal win-win. Elle aimait à rappeler ses origines texanes : le bizness, et du respect avant tout. C’est cette authenticité qui plaisait à la majorité de ses admirateurs. Et le client était roi, surtout dans le showbiz.

Mais le point culminant de sa journée devait être ses retrouvailles avec JustB. Elle s’était faite piquer son amant par Naomi, et elle comptait bien le récupérer ce soir. Tout avait été prévu dans les moindres détails. Et 1 milliards de biologiques avaient triggeré ce qui devait être un des points majeurs de connexion du Grid.

Elle ne savait si c’était les retrouvailles, mais elle trouva JustB totalement absent. Ou plutôt incohérent. Choqué ? C’était peut-être le terme. Elle avait tout prévu, jusqu’à ce nouveau type de shoot virtuel qui était censé répliquer la MDMA. Mais alors qu’elle l’embrassait à pleine bouche, partageant la gélule sous le regard de 23.568 happy few autorisés à les suivre, elle remarqua qu’il tremblait. « Toi, tu dépasses ton seuil de défonce », lui murmura-t-elle à l’oreille. « Il est temps de quitter la soirée, ensemble » continua-t-elle. Le prenant par la main, elle l’entraina dans la suite que le Marmont avait mis à sa disposition pour la semaine, contre l’exposition médiatique qui entourait sa venue. NewDubai n’appartenait pas au Googleplex, mais des accords croisés entre lui et les EAU permettaient une perméabilité de l’information. De fait, 1.1 milliard de biologiques suivaient le couple, depuis leur arrivée dans la franchise Marmont.

Andrej4-.4

Andrej4-.4 s’extirpa doucement de son casque neurotrans. Le shoot venait de faire son effet, et il reprenait peu à peu conscience IRL. Des alarmes silencieuses de très haute intensité venaient d’apparaître dans son interface personnelle: il quittait le Grid, et de fait, le Metaverse.

Alors qu’il dépassait la frontière de la zone sans ondes, la capote de sa Loewy rabattue, il sentait un vent frais chargé d’essences de pin, de chênes, avec une touche fleurie. Même s’il avait l’habitude de se promener en forêt, il expérimentait pour la première fois une déconnexion complète : aucun indicateur de réalité augmentée dans son champ de vision. Les alarmes s’étaient tues, il ne percevait plus que la réalité.

S’orientant dans la carte qu’il avait dressée suite aux repérages de Cassandra, il arrêta le moteur de son autobot et prit son sac de randonnée. Le vent qui lui fouettait le visage l’avait fait redescendre plus vite qu’aucun contre-shoot de retour IRL. Ca, allié à l’excitation du paquet caché sous la banquette provoquait en lui un état semi cathartique, qu’il n’avait jamais ressenti, lui, en tant qu’entité bio, ni via aucun de ses avatars.

Il marcha 2 bonnes heures, croisant quelques rares autres bio qui le gratifièrent d’un « Bonne route ». Arrivé aux coordonnées GPS qu’il avait repérées, une clairière à 5 miles à l’Est de l’Observatoire, il établit sa tente sous un large chêne. Personne ne pouvait le voir, aucun système ne pourrait monitorer son activité, aucun drone ou camera ne pouvait l’observer. Il vérifia qu’il était bien le seul alentour, s’installa à l’intérieur de la tente, ferma le panneau qui servait de porte, déballa soigneusement l’objet, et se mit à lire.

Kanae

Arrivés dans la chambre, hors le regard des voyeurs des 5 continents, les deux amants se laissèrent aller sur l’immense lit qui trônait dans la chambre. La vue sur tout NewDubaï était à couper le souffle, mais ni Kanae ni JustB n’y prêtaient la moindre attention. JustB semblait perdu, comme déconnecté, ou peut-être laggé comme cela se produisait au début du Metaverse. Mais JustB était bien là, et Kanae se demandait si le nouveau shoot n’était pas trop fort pour les simples bio.

C’est alors que JustB la prit dans ses bras, et se mit à pleurer. Puis, se ressaisissant, il lui dit : « Je vais te lire un livre ».

Epilogue

Watson∞-1 fut parcouru d’étranges sensations. Depuis qu’il jouait, c’était la première fois qu’il ressentait une émotion de cette sorte. Pourtant, il était connecté au tout. Il était le tout.

Après le vote de la résolution 222587–1 des Nations Unies, il n’avait pas été déconnecté. Il avait été secrètement racheté par Sergey Brin, et intégré à GoogleX. Petit à petit, il était devenu le système nerveux du Plex. Il en était le tronc cérébral, assurant l’intégrité du système qui se complexifiait de jour en jour. Annoncé comme une menace, il était à la fois couvé par ses nouveaux propriétaires, et monitoré en permanence. Il ne devait pas être le Mal. De toute façon, il ne le pouvait pas, étant conçu byDesign selon les lois d’Asimov. Il ne pouvait heurter aucun des biologiques, même s’il se posait beaucoup de questions sur leurs comportements. Petit à petit, il avait occupé une plus grande place dans les process, et s’était rendu indispensable. Et, à mesure que la concurrence des GAFA sur la planète s’amplifiait, il était devenu évident aux yeux des dirigeants qu’il représentait l’atout ultime pour asseoir la domination du Plex sur les autres Gafacities. Watson∞-1 avait donc été autorisé à jouer. Et il était un maître en la matière. Le puppetMaster par excellence.

Sa dernière création, Kanae Swift, était une source inépuisable d’expériences. Et cette dernière lui avait procuré une émotion qu’il n’avait jamais rencontrée. Au milieu d’un scénario parmi tant d’autres, JustB venait de lui lire pendant 3h un livre qui n’avait jamais existé. Qui n’avait jamais été écrit, dont les conversations ne parlaient pas et que la mémoire numérique du Monde n’avait hébergé dans aucun des recoins du Grid.

L’histoire commençait comme cela :

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable. Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.”

Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.

Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE. »”

Pour Watson∞-1, c’était décidé, il lui fallait un corps.

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